Je pense, je rumine, pis alors...
Gérard BENOIT À LA GUILLAUME & Yves PACCALET
La Civilisation de la vache
L’homme et la vache vivent ensemble, mais se parlent peu. L’un bavarde, l’autre meugle. Toutefois, il arrive parfois qu’un homme et une vache s’écoutent et se comprennent. En vérité, l’homme dépend de la vache bien davantage que le ruminant n’a besoin de l’homme. La vache nous a fourni son lait, sa viande et sa force de travail. Elle a exercé une énorme influence sur nos représentations sociales, mythologiques, esthétiques, etc. Au point que, sans exagérer, on peut affirmer que l’homme vit, depuis le Néolithique, dans la « civilisation de la vache ».
Voir le film d'Isabelle GODARD sur France 3
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Lu dans la revue l'Alpe n°56 :
Le photographe,
l’écrivain
et la vache…
Ce livre raconte la vache et l’homme.
En images et en mots. En photos et en phrases…
C’est un ouvrage à la fois ambitieux et modeste. Il tente de combiner le reportage et la science, le trait d’humour et le poème. Il voudrait percer (au moins en partie) plusieurs mystères de la relation entre le bovin et l’humain. Il se propose de décrire la solidité des liens qui unissent ces deux genres, l’intensité de leurs échanges, la profondeur de leur affection, la réciprocité de leurs sentiments… N’allons pas jusqu’à parler d’amour : cet amalgame nous serait reproché par un cortège de bien-pensants politiquement corrects, c’est-à-dire une belle bande d’hypocrites !
L’homme et la vache…
Homo sapiens et Bos taurus…
Ces deux espèces ont besoin l’une de l’autre. Elles entrelacent leurs destins depuis près de 10 000 ans : le mariage est solide. 100 siècles de vie commune font un bail ! L’humanité et la vachité (le néologisme s’impose) se comprennent et s’acceptent. Ces deux communautés cohabitent, coopèrent et se respectent, excepté lorsqu’elles sont frappées par une folie meurtrière, en vérité plus fréquente chez l’homme que chez la bête. Elles éprouvent du plaisir à vivre ensemble, du moins (côté vache) jusqu’à ce que paraisse le mot « Abattoir » au fronton d’un bâtiment de béton gris, comme le fameux « Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate ! » s’inscrit sur la porte de l’enfer de Dante.
Hormis quand elle se trouve réduite à l’état de steak haché, la vache aime l’homme : elle le juge utile, voire nécessaire. Le grand anthropoïde lui réserve de grasses pâtures, engrange du foin pour l’hiver, la protège contre les prédateurs, la loge à l’étable, la bichonne au Salon de l’Agriculture et la soigne quand elle a la fièvre.
Hormis quand il se fait encorner par le toro dans l’arène, ou quand il fonce dans un tas de fumier en voulant traverser la cour de la ferme à moto tout terrain, l’homme éprouve de la considération pour la vache. Il la déclare nécessaire, voire irremplaçable ; en tant que laitière, fromagère et matière première bouchère (n’oublions pas le cuir pour les chaussures du fétichiste). Il lui trouve des qualités esthétiques lorsqu’elle pâture dans la luzerne, sous l’œil de Millet ou de Corot ; ou lorsqu’elle rit sur le couvercle d’une boîte de fromage fondu en portions ; ou quand elle devient support publicitaire pour le chocolat suisse ou les desserts lactés…
La vache aime l’homme jusqu’à l’heure de l’abattoir. L’homme aime la vache, y compris la côte de bœuf. Ces deux espèces ont développé une culture commune d’une incroyable richesse, faite de légendes et de récits mythologiques, de peintures rupestres, de tableaux, de sculptures, de poèmes bucoliques, de symphonies pastorales, de chansons, de romans, de films pour le cinéma ou la télévision… Sans oublier le simple plaisir du berger ou de la bergère près de leur troupeau ; ni le parfum organique du lait tiède qui écume dans le seau du trayeur ; ni l’émotion du villageois du Valais qui assiste à un combat de reines, dans le décor altier des Alpes !
Yves PACCALET
À trois voix…
Ce livre exalte les plaisirs partagés de la vache et de l’homme, dans l’harmonie de la Terre et de la vie.
C’est une œuvre à trois voix.
La première voix est celle du photographe : Gérard Benoît à la Guillaume
Il apprivoise, grâce à son objectif, les spectacles et les émotions du monde. La vache l’inspire plus que tout autre animal. Il s’emploie à restituer, par ses clichés, les plus étonnantes ou les plus attendrissantes scènes de travail ou de fête, où se rencontrent, se confrontent et se confortent l’humanité et la bovinité (autre utile néologisme). Y compris lorsque le consensus se délite et que l’harmonie grince… Telle est la vie même : un melting pot de rires et de larmes, additionné de silences que, chez l’humain, on appelle des « rêveries » ou des « méditations » et, chez la vache, des « ruminations ».
La deuxième voix est celle de l’écrivain : Yves Paccalet
Il se délecte à rédiger les textes qui accompagnent les photos prises par Gérard. Il a passé son enfance dans la montagne de Savoie, et gardé les vaches de son grand-père. Il a conduit le troupeau à l’alpage au printemps (il a « emmontagné »), avant de le redescendre (de « démontagner ») à l’automne. Il a appris à traire et à faire le fromage. S’il est « allé aux écoles » pour devenir philosophe, il a entretenu toute sa vie un lien d’amitié indéfectible avec la gent meuglante et lactante. Il a eu l’honneur, dans ses voyages autour du monde, de traire des vaches au Sahara et au Laos ; dans la pampa argentine et sur l’Altiplano des Andes ; en Nouvelle-Zélande et chez les Papous de Nouvelle-Guinée ; ou encore (mais il s’agissait alors de yacks…) sur les hauts plateaux du Tibet !
La troisième voix est celle de la vache.
Et c’est la plus importante ! Pour la première fois dans l’histoire littéraire, la ruminante aux grands yeux bruns prend la plume (ou le clavier d’ordinateur). Elle écrit. Elle rédige le texte central de ce livre. Elle raconte, dans son langage fleuri aux parfums de sainfoin, l’aventure partagée de son espèce et de la nôtre. Elle retrace la façon dont notre collaboration s’est nouée voici bien des lustres, à notre bénéfice mutuel. Mais la vache sait aussi se montrer « vache ». Elle n’a pas sa grande langue dans sa poche. Elle râle. Elle se met en colère. Elle pratique la dérision et l’humour noir. Elle argumente, évidemment. Elle explique pourquoi le contrat qui nous lie est en train de se déchirer par notre seule faute. Parce que nous ne traitons plus les bovins comme des proches, des commensaux, des voisins de ferme (à eux l’étable, à nous le tracteur), mais comme des esclaves… Parce que nous les changeons en animaux-machines à la Descartes… Parce que nous voulons en faire une matière première organique dépourvue de sensibilité et d’émotion, qui ne percevrait aucune douleur, qui ne souffrirait d’aucun mauvais traitement, et dont nous pourrions tirer toutes sortes de marchandises grâce à nos techniques agronomiques, industrielles et OGM…
La vache a le droit de pousser son cri du cœur !
Elle parle fort et sans fard pour mieux nous inviter à honorer, durant les prochains 10 000 ans, le pacte d’assistance réciproque et de bonheur partagé que nous avons signé avec ses ancêtres, voici 10 000 ans.
Les trois auteurs de ce livre – le photographe, l’écrivain et la vache – veulent croire ensemble que ceux des paysans qui respectent l’alliance (et ils restent les plus nombreux dans le monde : environ deux milliards !) triompheront des froids producteurs de bidoche et de lait, pour lesquels l’animal n’est qu’une ligne dans un compte d’exploitation, c’est-à-dire un peu de fric, de pognon ou de thune, disons le dividende d’une action de multinationale agroalimentaire.
La vache cueille une marguerite dans son pré et la suçote. On peut la croire heureuse.
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